L’histoire cherche son lieu

Conférence donnée dans le cadre de la table ronde "Apaiser les mémoires : que peut la recherche de provenance ?"

L’histoire cherche son lieu

Apaiser les mémoires. Sans sujet ni temps, l’infinitif s’ouvre à la multiplicité de nos points de vue, réunis aujourd’hui par le Fonds de provenance. Dans ce contexte, cet impératif, que nous travaillons toutes et tous avec les outils qui nous sont propres, renvoie à l’actualité persistante des passés coloniaux, aux histoires toujours présentes de dépossessions et de restitutions, à la nécessaire mise en commun de mémoires plurielles. Comment, alors, donner forme à ces mémoires ? C’est la question à laquelle je vais tenter de répondre en partant du principe qu’image photographique et mémoire ont en partage une même matière : le positif et le négatif, cet équilibre inconditionnel entre transparence et opacité. Aux images comme à la mémoire, l’ombre donne de l’épaisseur ; elle leur est constitutive. Alors, le regard, lorsqu’il surexpose, est vecteur d’effacement. Apaiser les mémoires, d’un point de vue photographique, c’est contrer ce phénomène. Et ce sont quelques réflexions à ce sujet que j’aimerais partager avec vous.

Image photographique, mémoire, fragment

L’image photographique, comme la mémoire, est fragmentaire. Toute représentation circonscrite par le cadre est incomplète et j’entends ce défaut matriciel dans un sens positif : le fragment résiste à l’exhaustivité et à l’univocité. J’envisage la photographie comme une pratique métonymique et, de fait, ce que l’on voit n’est jamais tout ce qu’il y a à voir. Les sujets que je photographie sont des éclats émoussés du passé, des bribes de futurs non réalisés, une somme de micro-événements qui forment le terreau de la grande histoire. Ce sont des objets, des lieux qui échappent à la pleine visibilité ou se tiennent proches d’un basculement dans l’oubli. Ce sont des expériences, des tentatives pour faire sortir l’histoire de ses gonds. Ce que je tente de saisir, c’est un état d’instabilité qui est celui-là même qui pourrait définir la mémoire, soumise à la reconstruction, à l’interprétation et au manque. Cette part d’irrésolution qui demeure permet à l’image de ne pas épuiser son sujet, de faire en sorte que la mise en lumière ne soit pas destruction. À rebours d’une conception de la photographie qui fixe, détermine et donc abîme, l’image-fragment, telle que je la conçois, ouvre sur le hors-champ. Les textes qui accompagnent les images convoquent ce qui se passe en dehors du cadre. Travailler à partir de la notion de fragment, c’est aussi assumer les trous qu’il y a dans les mailles du réel, c’est créer du jeu dans une mémoire saturée. Car c’est l’espace blanc, l’écart, qui appelle la pensée.

Lisière du visible et marges de l’histoire

Pour illustrer mon propos, j’ai choisi un un ensemble de trois photographies qui témoignent de l’histoire coloniale de la France en Indochine sans pour autant la documenter. Il s’agit plutôt de saisir une persistance en creux, à travers des traces se situant à la lisière du visible, dans les marges de l’histoire. 

Près d’un petit village du Vaucluse, en retrait d’un sentier, un bas-relief représentant un bouddha est en partie dissimulé par la végétation. Les gens qui vivent là le connaissent et disent qu’il aurait été sculpté par des tirailleurs indochinois. Seule cette parole, transmise de génération en génération, atteste de l’authenticité de ce geste. Ici, l’image n’a pas vocation à faire preuve. La photographie saisit une pure contingence, embrasse le doute qui la constitue et reste ouverte à la contradiction. L’image a lieu dans la distance entre ce qui fut et ce qui ne fut pas, entre le probable et le possible. Ce qu’il s’agit de montrer, c’est l’hétérogénéité même du réel. Ici, deux réalités éloignées cohabitent. Au détour d’un chemin de Provence, le dessin du bouddha fait apparaître, pour qui sait la nommer, la présence des tirailleurs indochinois. Puissance du nom, donc, qui, malgré son indétermination qui passe sous silence les trajectoires singulières qu’elle englobe, fait résonner, à cet endroit, un pan de l’histoire coloniale et de sa violence. Puissance du nom, aussi, qui rappelle que l’image est affaire de langage.

Si le témoignage qui donne forme à la première photographie la maintient dans un état de suspension qui est celui de la supposition, le sujet de la seconde image agit de façon affirmative : le bloc de charbon fait preuve. Bien qu’il semble exister à notre insu, ce bloc d’anthracite provenant du Tonkin est encore présent aujourd’hui dans le bois de Vincennes, sur le site du village indochinois de l’Exposition coloniale de 1907. Comme dans la première photographie, il est question de déplacement. C’est l’inadéquation de l’objet et de son lieu qui rend visible le passé colonial.

Enfin, la troisième photographie saisit le passé en tant que puissance d’action, précipité d’avenir. Il s’agit de la carte de visite d’Hô Chi Minh à son arrivée à Paris, en 1919. Le nom qui y figure est un pseudonyme collectif choisi par le groupe d’indépendantistes vietnamiens dont il faisait partie à l’époque. Le nom signifie « Nguyen qui aime son pays » et désigne tout un peuple. L’adresse, elle, désigne tout un pays : l’Indochine. Par le choix de ces deux noms, l’objet fonctionne comme un premier manifeste pour l’indépendance du Vietnam. Cet objet est l’expression latente des luttes à venir. Il y a donc une dimension dynamique du regard rétrospectif qui permet de déployer les potentialités des objets sur lesquels il se porte. Ainsi, le temps de la photographie, tel que je l’envisage, va à rebours de l’idée d’instantané. Il se déploie à travers la recherche, de la rencontre désirée avec l’objet d’une histoire à la rencontre effective, de l’image mentale à l’inattendu du réel. Au cours de ce processus, l’image se cristallise, et la photographie qui en résulte, somme des expériences qui la constituent, doit permettre à l’objet dont elle témoigne de continuer à agir.

Anaëlle Vanel, Triptyque, 2022-2024, Collection Frac île-de-France © Anaëlle Vanel. De gauche à droite : Bouddha, bas-relief dont on dit qu’il aurait été sculpté par des tirailleurs indochinois, Grillon ; Bloc d’anthracite du Tonkin, site du village indochinois de l’exposition coloniale de 1907, Paris ; Nguyen Ai Quoc (Nguyen « qui aime son pays ») pseudonyme de Nguyen That Thanh futur Hô Chi Minh, carte de visite, Paris, 1919

Il n’y a pas d’histoire oubliée

Ce qu’il s’agit de rendre perceptible à travers ces exemples, c’est que l’histoire, toujours présente, ni oubliée ni tue, se révèle à qui veut bien lui prêter attention. Il n’y a pas d’histoire oubliée. Dire qu’une histoire est oubliée, c’est déjà un acte d’autorité qui sous-entend le monopole de la mise en lumière, l’octroi d’une découverte. L’image photographique est le résultat d’une coprésence et je photographie toujours ce que quelqu’un a fait avant moi. La photographie ne crée pas mais rend présent. Ainsi, il s’agit de rester en retrait, de faire en sorte que l’objet photographié maintienne sa vie propre, car les significations des objets, comme les identités des êtres, sont mouvantes, transitoires. Cette alliance contradictoire de l’expérience et de l’effacement définit la notion d’attention. Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce, en donne la plus belle définition que je connaisse : « Voir un paysage tel qu’il est quand je n’y suis pas ». J’aimerais en faire une ligne directrice et montrer les choses telles qu’elles sont quand je n’y suis pas, afin que le regard révèle sans éroder. Telle pourrait être une approche sensible pour l’apaisement des mémoires.

Tentative de désamorçage de l’histoire

Pour conclure, je voudrais partager avec vous une anecdote qui me semble évoquer ce qu’est une mémoire en partage. Cette expérience a eu lieu à Wünsdorf, une petite ville située à une trentaine de kilomètres de Berlin où fut construite, en 1915, la première mosquée d’Allemagne dans le camp de prisonniers de guerre musulmans dénommé l’Halbmondlager. Sa construction fut accompagnée d’un programme de propagande qui incitait les prisonniers, par l’engagement dans la Guerre Sainte, à se soulever contre les puissances coloniales de la Triple entente. Le journal El Dschihad publié au sein du camp, en était l’organe officiel. C’est en réaction à cette propagande ennemie, que le gouvernement français décida en 1916 d’ériger à son tour la première mosquée de France métropolitaine, au cœur du jardin d’agronomie tropicale de Nogent-sur-Marne sur le site de l’hôpital militaire destiné aux soldats des troupes coloniales. C’est sur ce même site que se trouvaient et se trouvent encore les vestiges de l’exposition coloniale de 1907. D’une certaine manière, c’était le bloc de charbon du Tonkin que j’avais photographié qui me menait à la mosquée de Wünsdorf. Je suis donc allée sur place, avec un ami, pour retrouver ce lieu.

Aujourd’hui à l’emplacement du camp se trouve le plus grand centre d’accueil pour demandeurs d’asile du Brandebourg. À l’enrôlement dans la Guerre Sainte des prisonniers musulmans, succède à un siècle d’intervalle, l’accueil de réfugiés, qui, pour nombre d’entre eux, on peut le supposer, ont fui les conséquences actuelles du Djihad dans leur pays d’origine. De cette tentative de désamorçage de l’histoire résulte une impossible dialectique mémorielle.

Mémoire commune

L’extrémité du centre d’hébergement est longée par la Moscheestrasse. La rue de la Mosquée n’en est pas vraimen une, plutôt une route mal entretenue qui se poursuit en terre battue. Un panneau explicatif présente la mosquée de l’Halbmondlager avec une certaine pudeur face à l’histoire. Une flèche indique aussi « 250 mètres jusqu’à l’emplacement d’origine de la Mosquée ». 250 mètres plus loin : rien, aucune trace. Je décide tout de même de prendre une photo à travers les grilles du centre d’accueil. Un gardien sort de sa cabine et nous fait comprendre qu’il est interdit de photographier. Nous allons le voir, il répète que les photos sont interdites et que le site est sous vidéosurveillance. Il s’excuse de ne pas bien parler allemand et nous dit qu’il est polonais. Nous lui répondons dans un mauvais allemand que nous sommes français. Cette lacune commune nous rapproche. Nous lui expliquons que nous cherchons l’emplacement de la mosquée et lui montrons la carte postale que j’ai pris avec moi. Après un court silence, il nous confie qu’il comprend notre intérêt car il est historien. Il hésite, nous demande d’attendre. Il retourne dans sa cabine puis ressort, son téléphone à la main. Nous le suivons du regard, il se dirige vers l’esplanade qui se trouve devant le réfectoire. Il s’arrête, se penche et prend une photo. Il revient vers nous et nous donne son téléphone à travers la grille. Il a photographié la petite pierre commémorative marquant l’emplacement de la mosquée pour que je puisse la photographier. Le soleil frappe l’écran et je photographie persuadée qu’il n’y aura rien de visible sur la pellicule, si ce n’est le geste d’une transmission. Il vérifie autour de lui que personne ne nous regarde et me demande la carte postale pour la photographier en retour.

Anaëlle Vanel, Emplacement de la Mosquée (1915-1930), Wünsdorf, 2025 © Anaëlle Vanel

L’objet obscur de notre échange est un fragment d’une histoire neutralisée, ni assumée, ni refoulée. La petite pierre, à la fois présente et absente est représentative d’un processus mémoriel s’arrêtant à mi-chemin. La photographie cerne alors les contours d’un manque que dessine notre rencontre fortuite. Le temps d’un instant, soustrait aux regards, cette histoire à nous trois étrangère devient notre mémoire commune et ce geste de transmission, de mise en rapport et de mise en circulation, devient l’expression laconique d’un possible universel.


Anaëlle Vanel

Anaëlle Vanel est artiste. Diplômée de l’École nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA) Lyon en 2014 elle a aussi été étudiante invitée dans la classe de Christopher Williams à la Kunstakademie Düsseldorf en 2018. Elle a exposé en France et à l’étranger (IAC, Villeurbanne/Rhône-Alpes ; galerie Michèle Didier, Paris ; Villa Médicis, Rome ; Centre de la Photographie, Genève ; Kunsthalle der Sparkasse, Leipzig ; Musée d’Histoire naturelle, Florence) et ses œuvres sont présentes dans plusieurs collections publiques (Cnap ; IAC, Villeurbanne/Rhône-Alpes ; Frac Île-de-France) et privées.