« Produire un savoir partagé, susceptible d’être réadapté dans d’autres contextes »

Circulations et provenance d’objets guinéens en France et en Allemagne.

« Produire un savoir partagé, susceptible d’être réadapté dans d’autres contextes »
Aperçu du chantier des collections, Musée national de Guinée, Conakry, décembre 2025, crédit Photo MY Curtis

Marie-Yvonne Curtis est à l’initiative avec Ismaïlou Baldé, Amirou et Conté Mathieu Fribault, d’un projet inédit, donnant la parole aux communautés d’origine dans plusieurs localités en Guinée (Conakry). Elle a réuni un réseau de plus d’une cinquantaine d’acteurs locaux pour faire entendre leur voix. Elle revient dans cet entretien sur les origines de sa démarche scientifique et sur la manière dont la recherche de provenance devient un enjeu d’ampleur nationale dans un pays où la politique muséale est en plein essor et où les acteurs institutionnels comme les chercheurs accordent une place croissante au patrimoine immatériel et à ceux qui en sont les dépositaires. Son approche fondée sur une enquête de terrain est indispensable, non seulement pour faire la lumière sur la manière dont les biens culturels sont entrés dans les collections conservées en Guinée, en France et en Allemagne, mais aussi pour renouveler les liens entre les pays européens et africains autour de mémoires partagées à construire ensemble.

Pourriez-vous revenir sur vos principaux thèmes de recherche et sur la manière dont votre parcours vous a progressivement conduite vers la recherche de provenance ?1

Pour parler de mes champs de recherches, il me faut revenir sur mon parcours biographique et sur quelques jalons de ma formation. Je suis franco-guinéenne, née d’un père médecin africain. J’ai passé ma petite enfance en Haute-Guinée, où j’ai été marquée par une vie rurale, rythmée par les missions médicales de mon père, au cours desquelles j’ai rencontré très tôt une grande diversité de populations. J’ai ensuite suivi ma scolarité primaire et secondaire en France, tout en passant mes vacances au Sénégal, en Casamance, dans un autre milieu rural, au contact de groupes très variés, comme les Diolas, les Mandingues ou les Peuls. Ces expériences ont eu une influence décisive sur mon parcours. Ainsi, lorsque j’ai envisagé des études supérieures, je voulais faire de l’ethnologie. Or à l’époque, en France, on ne commençait l’ethnologie qu’après la licence. J’ai donc débuté mon parcours en histoire, au moment où se développait la « Nouvelle Histoire », un courant qui ouvrait la discipline à l’anthropologie, à l’art, à l’étude des mentalités, des imaginaires. Les figures de proue de ce mouvement étaient Jacques Le Goff et Georges Duby. Après ma maîtrise, j’ai cherché à construire un projet de thèse à l’intersection de l’histoire et de l’anthropologie. 

Mes thèmes de recherche se sont véritablement précisés lorsque je me suis inscrite à l’université Paris 1, en sciences des arts, avec une option d’ethno-esthétique, qui invitait à étudier les arts des populations dans leurs contextes-même. J’ai choisi de travailler sur deux populations du littoral guinéen : les Baga et les Nalu. J’ai fait le choix méthodologique de partir des collections, comme une forme d’anthropologie inversée. Je suis d’abord allée voir les objets conservés en France, en m’intéressant à leurs descriptions, à leurs formes, à leur iconographie, ainsi qu’aux circulations entre la Guinée et la France. Puis j’ai mené de longues enquêtes ethnographiques auprès de ces populations afin de restituer ces arts dans leurs usages, leurs modes de fabrication, leurs contextes rituels et sociaux, pour progressivement en dégager une esthétique propre. 

Lorsque la recherche de provenance a émergé comme champ d’étude, j’y ai pris part activement en participant à des colloques et des ateliers. Fin 2024, j’ai assisté à un colloque à l’École du Patrimoine Africain (EPA) consacré aux musées en Afrique. Cette rencontre m’a permis d’échanger avec d’anciens chercheurs, ainsi qu’avec des homologues béninois, allemands et français. C’est dans ce contexte qu’est née l’idée de proposer un projet au Fonds de Provenance. 

Vous participez à deux projets soutenus par le Fonds de Provenance, l’un en tant que coordinatrice, Prov-Gui, « Projet Collaboratif de Recherche de Provenance des Objets de Guinée », et l’autre en tant que participante, intitulé Repat-Gui, « Réseaux du Patrimoine Guinéen. D’après-vous, quels avantages ou perspectives ouvrait le fonds de recherche sur la provenance ? 

Pour moi, c’est une superbe opportunité. Jusqu’ici, je menais mes recherches de manière indépendante et je m’associais ponctuellement à d’autres chercheurs ou projets. C’est avec l’anthropologue Mathieu Fribault, qui a lui aussi travaillé en Guinée, que nous avons eu l’idée de ces projets. Depuis octobre 2025, nous travaillons avec une dizaine de chercheurs, dont Claire Bosc-Tiessé, et plusieurs historiens de l’art béninois. Notre premier projet, Prov-Gui, visait à consolider un réseau, mais aussi à nouer de nouveaux partenariats avec des institutions françaises, allemandes et guinéennes. 

Construire un tel réseau répondait à un besoin réel : la Guinée était jusqu’alors en retrait dans le domaine de la recherche de provenance. Ces financements permettent de mutualiser les efforts et de renforcer ces collaborations. Pour le deuxième projet, Repat-Gui, j’étais initialement censée organiser en autonomie un atelier lors de la Journée mondiale des musées. Mais grâce à l’implication du Musée National de Guinée au soutien d’Expertise France pour le musée virtuel, nous pouvons désormais développer le projet de manière collective et aller beaucoup plus loin dans notre travail. Ainsi nous avons réuni en mai 2026 à Conakry les acteurs guinéens, béninois et ivoiriens du patrimoine pays pendant plus de deux journées auxquelles ont participé activement les communautés, mais aussi les acteurs politiques et institutionnels guinéens et nos partenaires français et allemands, notamment Barbara Plankensteiner, qui dirige le musée d’ethnologie de Hambourg où sont conservées d’importantes collections guinéennes.

Plus précisément, en quoi la dimension Franco-allemande du Fonds de provenance représentait-elle une opportunité pertinente ? 

À mon sens, la dimension franco-allemande a une importance très particulière, d’abord parce qu’elle permet l’accès à des fonds qu’il est pertinent d’aborder de manières conjointes. C’est aussi l’occasion de développer des recherches et des formations qui seraient difficiles à réaliser autrement. Elle favorise la coopération scientifique avec les institutions allemandes et françaises qui offrent des ressources méthodologiques avancées en provenance, en muséologie et en éthique de la restitution. J’ai pu appréhender tout cela lors de ma dernière visite en Allemagne, notamment à Berlin, Leipzig et Dresde. 

La dimension franco-allemande facilite aussi le partage d’expertises et d’expériences dans la gestion du patrimoine et dans la médiation culturelle. Toutes ces expertises peuvent être adaptées et appliquées dans les contextes de travaux internationaux ainsi que dans le contexte guinéen. Enfin, on peut dire qu’elle contribue au développement des capacités des cadres de la culture et des arts en Guinée, grâce aux échanges et partenariats établis. 

Pourquoi travailler sur la Guinée avec l’Allemagne, alors qu’il n’existe pas de contexte colonial allemand en Guinée ? 

C’est une question essentielle. En effet, il n’y a pas eu de présence coloniale allemande en Guinée. Mais justement, c’est important de travailler avec des musées allemands pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il y a un nombre considérable d’objets guinéens dans les musées d’Allemagne. Grâce à notre partenariat avec les musées de Saxe, notamment à Dresde et à Leipzig, nous avons découvert entre 400 et 600 objets provenant de Guinée. Parmi eux, certains remontent à la période précoloniale, avant 1890. 

Par ailleurs, durant la période coloniale, plusieurs expéditions allemandes ont traversé les régions correspondant aujourd’hui à la Haute-Guinée, alors considérées comme partie du Soudan. On peut citer l’africaniste bien connu Léo Frobenius. Il y a forcément d’autres acteurs moins connus que lui qui ont parcouru la Guinée et qui ont acheté, échangé des objets. Ces expéditions et ces acquisitions méritent des études approfondies notamment pour en comprendre les réseaux d’échanges et les contextes de collecte. 

Cette collaboration avec l’Allemagne se justifie pleinement : elle ne s’inscrit pas dans une forme de post-colonialisme en Guinée, mais dans une démarche stratégique et éthique. Elle permet de renforcer les capacités guinéennes en matière de recherche de provenance et de restitution, tout en offrant un cadre scientifique rigoureux et un réseau patrimonial plus solide. Ce projet franco-allemand a d’ailleurs suscité l’intérêt d’autres pays. En ce sens, il s’agit d’un partenariat prometteur et porteur pour la valorisation du patrimoine guinéen.

Lors de votre séjour en Allemagne, avez-vous fait une visite ou une découverte qui vous a particulièrement marquée ? 

Absolument. À Dresde, j’ai eu accès à une base de données où figuraient plusieurs objets rappelant ce que l’on désigne aujourd’hui comme des « objets de tourisme ». C’était une découverte très étonnante. Nous avons d’abord supposé qu’ils avaient pu être acquis par des particuliers, allemands ou guinéens, avant d’être donnés aux musées. En approfondissant nos recherches, nous avons appris que ces pièces avaient en réalité été achetées par le musée à la foire commerciale de Leipzig dans les années 1970. Cela révèle des relations diplomatiques et politiques entre la République Démocratique Allemande et la République Socialiste de Guinée. C’est une piste de réflexion absolument passionnante. 

À Berlin, la visite du Humboldt Forum m’a également marquée. Deux éléments ont retenu mon attention. D’une part, la remarquable exposition consacrée aux Bronzes de Benin City, qui illustre le travail de co-construction entre l’Allemagne, le Nigéria et l’Angleterre à travers le projet Digital Benin. On y voyait le travail de collaboration entre les directeurs des musées allemands comme Barbara Plankensteiner et les descendants des chefs royaux. D’autre part, j’ai été frappée par la collection d’Amérique Latine avec ses pièces archéologiques collectées vers 1820 et ses impressionnantes sculptures en pierre représentant les dieux aztèques.

Il n’y a pas d’objets guinéens au Humboldt Forum, mais une vitrine présente des pièces provenant du Libéria. Ces vitrines sont classées par collectionneurs, ce qui est intéressant à documenter. Si ces objets viennent du Libéria, les mêmes objets peuvent se retrouver en Guinée, en Côte d’Ivoire car c’était les mêmes populations frontalières. Pour l’instant nous ne travaillons pas sur ces objets, mais c’était une belle surprise qui ouvre des pistes de réflexions intéressantes.

Exposition des Masques Dan du Libéria collectés par Donner, 1936-1940. Août 2025 (les Dan vivent à la frontière du Libéria, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire), Forum Humbold Museum, juillet 2025, crédit photo MY Curtis

Dans votre approche de la recherche de provenance, quelle vision avez-vous de la collaboration entre chercheurs de différents pays et des échanges avec les institutions muséales ? Comment ces coopérations s’organisent-elles concrètement ? Et, selon vous, que permettent-elles d’apporter aux milieux universitaires et muséaux guinéens, français et allemands ?

Tout commence par la constitution d’une équipe de chercheurs afin d’établir une collaboration interne solide. Une fois ce noyau formé, nous avons élaboré un plan de travail : prise de contact avec les musées allemands et français, mobilisation d’universités partenaires et organisation de webinaires pour présenter le projet et échanger sur les pratiques de recherche de provenance. Ces collaborations se mettent en place à distance ou en présentiel, selon les contraintes de chacun. La disponibilité des institutions constitue souvent un défi. En France, certains musées de Nouvelle-Aquitaine, engagés depuis plusieurs années dans des démarches de recherche de provenance, ont accueilli le projet avec beaucoup d’enthousiasme et ont même décidé de prioriser les collections guinéennes. Cela facilitera les visites et le travail sur place. En Allemagne, nos dialogues ont permis d’ouvrir des collaborations, notamment à Dresde.

Un autre enjeu majeur consiste à mobiliser les étudiants. Nous devons identifier au moins quatre étudiants prêts à s’investir dans le projet. Nous avons repéré des stagiaires au musée de Guinée et des étudiants guinéens pour leur proposer d’effectuer des stages en France et en Allemagne. Le soutien des ambassades française et allemande représente à cet égard un atout précieux pour l’obtention de bourses de mobilité.

Les webinaires occupent une place centrale dans ces dispositifs. Nous prévoyons d’en organiser quatre ou cinq pour présenter des expériences internationales de recherche de provenance. Par exemple, le premier sera consacré à un cas d’Amérique latine : le travail mené au Brésil autour des poupées Karajá, en partenariat avec le musée de Leipzig, impliquant un dialogue direct avec les communautés concernées. L’École du Patrimoine Africain (EPA) de Porto Novo nous accompagne dans la conception de ces rencontres, et plusieurs chercheurs béninois participent également au travail, notamment sur les questions de numérisation. Concrètement, le travail débute par un inventaire des objets et une cartographie des collections, suivi d’une phase de classification et d’un important travail d’archives et de documentation. 

Fondamentalement, ces collaborations contribuent au renforcement des capacités locales guinéennes en matière de recherche de provenance et de recherche documentaire. Elles favorisent aussi un travail plus étroit avec les communautés d’origine, dimension essentielle à la recherche de provenance. Pour la Guinée, il s’agit de structurer les savoir-faire existants et de consolider des pratiques scientifiques. Pour la France et l’Allemagne, ces échanges offrent l’opportunité de partenariats fondés sur des savoirs de terrain guinéens et sur l’analyse de corpus guinéens. À terme, cela produit un savoir partagé, susceptible d’être réadapté dans d’autres contextes.

Les deux projets auxquels vous participez se complètent et s’enrichissent mutuellement. Dans le second, la dimension d’ouverture vers des publics au-delà des milieux académiques et muséaux est plus affirmée. Qu’est-ce qui a motivé ce choix, et en quoi peut-il enrichir la recherche en favorisant un dialogue avec la société civile et les communautés d’origine ?

Effectivement, Repat-Gui prolonge Prov-Gui, mais avec une inflexion décisive : une ouverture plus affirmée vers les publics non académiques et, surtout, vers les communautés concernées. Il nous a semblé indispensable d’aller plus loin dans l’implication des acteurs locaux. Mon constat est clair : dans de nombreux projets patrimoniaux, les communautés n’interviennent qu’à la fin du processus. En tant qu’anthropologue, je suis particulièrement attentive à cette question, car mes recherches consistent précisément à impliquer les populations dès le départ. Là où les pratiques muséales et certaines approches en histoire de l’art restent souvent éloignées des populations, il nous semblait essentiel de ne pas reproduire cette distance. Nous avons donc voulu associer les représentants des communautés. C’est dans cette perspective qu’a été créé Repat-Gui. 

Ce deuxième module comprend l’atelier que j’évoquais précédemment, que a permis de réunir à la fois les partenaires scientifiques et universitaires, les musées, les professionnels de la culture et les représentants des communautés issues de régions souvent peu visibles et peu en lien avec les institutions patrimoniales. Cette rencontre a été complémentaire d’un grand événement prévu par le Musée National de Guinée à l’occasion de la Journée internationale des musées, qui s’est tenue le 18 mai 2026, afin de fédérer les initiatives et de donner une portée plus large au projet. Pendant quatre jours, ces représentants ont été accueillis au musée. Notre objectif était de leur présenter les notions de provenance, de préservation du patrimoine, ainsi que les questions de droits, de propriété et d’usage des biens culturels. L’objectif est qu’ils soient pleinement informés des transformations en cours, notamment le chantier de rénovation du musée et le développement du musée virtuel, et qu’ils y jouent un rôle. Le projet prévoit en effet de croiser les données issues des archives muséales et nationales avec les récits, témoignages et savoirs locaux. Des entretiens seront menés, et une réflexion est engagée sur la création de comités consultatifs composés de représentants communautaires, qui pourraient être sollicités de manière pérenne pour les travaux menés au musée ou à l’université.

Là où le projet Prov-Gui avait pour vocation de structurer un réseau, Repat-Gui vise à consolider ce réseau tout en renforçant l’ancrage local des recherches, en impliquant les communautés dès le départ. Il nous semblait essentiel de se consacrer pleinement à cette dimension, en intégrant les représentants des communautés dans la recherche de provenance de manière permanente.

Entretien inédit réalisé en ligne le 22 janvier 2026 par Anouk Rogel et Elisabeth Albrecht puis édité en juin 2026 par Jade Bilde et Zélie Harscouët.

Marie Yvonne Curtis, historienne de formation et docteure en ethno-esthétique, est spécialiste des arts Baga et Nalu de Guinée-Conakry. Née à Kankan en Guinée, elle mène des recherches en anthropologie sociale et culturelle ainsi qu’en histoire de l’art. Ses travaux l’ont conduite à participer à de nombreux projets universitaires et muséaux, notamment à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, à la Yale University Gallery, au Smithsonian Institute, et à l’Université d’Oxford. Actuellement, elle intervient comme enseignante-chercheuse en anthropologie à l’Université Sonfonia de Conakry. Depuis 2024, elle siège au conseil scientifique du musée virtuel de Guinée et contribue aux réflexions et méthodes de recherche sur la provenance des objets patrimoniaux guinéens ; en Guinée, en France et en Allemagne.