N°2 I Objets métis et nomades dans la collection d’art africain du Musée national de beaux-arts au Brésil I  Sílvio Marcus de Souza Correa

N°2 I Objets métis et nomades dans la collection d’art africain du Musée national de beaux-arts au Brésil I  Sílvio Marcus de Souza Correa

Objets métis et nomades dans la collection d’art africain du Musée national de beaux-arts au Brésil

Quatre défenses d’éléphant sculptées sont conservées dans la collection d’art africain du Musée national des Beaux-Arts (MNBA), à Rio de Janeiro. Selon les deux catalogues publiés par l’institution (MNBA, 1983 ; MNBA, 2025), ces objets seraient entrés dans la collection du musée à la suite d’une donation du gouvernement du Sénégal, effectuée lors de la visite officielle du président Léopold Sédar Senghor au Brésil en septembre 1964. Cette attribution, largement reprise par la littérature (Barretto, 2016 ; Batista, 2018 ; Moisés, 2023 ; Gomes da Silva, 2024 ; Teles da Silva ; 2025), soulève néanmoins quelques questions : Senghor a-t-il effectivement offert ces ivoires au MNBA dans un cadre protocolaire ? Quelle est l’origine géographique et culturelle précise de ces objets ? Par quels réseaux de circulation – diplomatiques, commerciaux ou muséaux – ont-ils transité avant leur patrimonialisation au Brésil ?

Cette étude s’inscrit dans la recherche sur provenance qui envisage les collections non comme des ensembles figés d’objets, mais comme des configurations historiques produites par des rapports de pouvoir, des régimes de savoir et des pratiques muséales. Les quatre défenses d’éléphant sculptées sont ici abordées comme des objets à biographie double (pré-muséale et muséale), dont les statuts, les significations et les valeurs se transforment au fil de leurs déplacements entre mondes de production, circuits commerciaux, dispositifs diplomatiques et espaces muséaux. L’objectif n’est pas de restituer une origine unique ou une trajectoire linéaire, mais d’analyser les conditions historiques qui rendent certaines narratives muséales plausibles. La provenance est ainsi conçue comme un processus dynamique, marqué par des discontinuités, des silences et des reconfigurations successives, qui constituent en eux-mêmes des objets d’analyse.

L’ivoire et les cadeaux protocolaires

L’usage de l’ivoire comme cadeau protocolaire s’inscrit dans une longue durée qui remonte au monde antique. Comme l’a montré Audrey Becker (2014 : 27), les cadeaux offerts par les ambassades pendant l’Antiquité tardive marquent symboliquement le passage au temps de la diplomatie, mais ils participaient d’une économie symbolique complexe, dans laquelle se jouaient des rapports de hiérarchie, de reconnaissance et de pouvoir. 

À l’époque moderne, l’ivoire demeure une matière précieuse intégrée à de nouveaux réseaux de production et de circulation reliant l’Afrique à l’Europe (Kurnow, 1983 ; Bassani et Fagg, 1988 ; Santos, 2017 ; Mark, Horta et Almeida, 2021). De nombreux objets quittent alors leur monde de production pour faire leur entrée sur des marchés extra-africains, souvent sous le régime ambigu du cadeau diplomatique. La trompe traversière conservée au musée du quai Branly–Jacques Chirac (inv. 71.1993.6.4 D), les olifants présents dans diverses collections européennes ou encore la salière luso-africaine du Musée national d’Art Ancien de Lisbonne (inv. 750 ESC) illustrent ces circulations dans le cadre des relations euro-africaines. Durant la traite atlantique, l’ivoire africain constitue certes une marchandise, mais conserve également une forte valeur symbolique dans le cadre de présents protocolaires, comme en témoigne le portrait d’un serviteur de Don Miguel de Castro tenant une défense d’éléphant, aujourd’hui conservé au National Museum of Denmark (Correa, 2017 ; Fromont, 2012).

N. 9368 MNBA. Photo : Sílvio Marcus de Souza Correa (Rio de Janeiro, 2025)

Dans les contextes postcoloniaux, ces pratiques perdurent tout en se reconfigurant. Les cadeaux diplomatiques en ivoire peuvent alors être interprétés dans le cadre de la diplomatie culturelle, dont ils sont mobilisés par les États africains indépendants sur la scène internationale. En avril 1962, lors d’une visite officielle au Vatican, le président voltaïque Maurice Yaméogo offre deux défenses d’éléphant sculptées au pape Jean XXIII[1] ; une délégation togolaise participant à un congrès catholique à Rome effectue un don analogue au souverain pontife.[2] Le président français François Mitterrand reçoit à son tour une défense d’éléphant comme présent protocolaire de son homologue de la République Centre-Africaine. Son prédécesseur Valéry Giscard d’Estaing avait également reçu des nombreux cadeaux protocolaires de ses homologues africains (Girard-Muscagorry, 2018).

Au Sénégal, Léopold Sédar Senghor met en œuvre une politique culturelle ambitieuse, dans laquelle la diplomatie muséale occupe une place centrale (Desportes, 2022). L’exposition d’art africain de l’IFAN de Dakar au MNBA de Rio de Janeiro, organisée en septembre 1964, constitue l’un des premiers jalons de cette stratégie culturelle à l’internationale (Correa, 2023).

La collection d’art africain du MNBA de Rio de Janeiro

Au début de l’année 1964, le directeur du MNBA acquiert une collection d’environ une centaine d’objets africains réunis par Gasparino da Matta, attaché de presse auprès de l’ambassade du Brésil à Accra (Correa, 2023). En août de la même année, José Roberto Teixeira Leite, alors directeur du musée, se rend au Sénégal afin de sélectionner des œuvres de l’IFAN de Dakar destinées à une exposition organisée dans le cadre de la visite officielle de Senghor au Brésil.

Selon la muséologue Mariza Guimarães (1983 : 25), à l’issue de cette exposition, le MNBA aurait reçu, à titre de donation du Sénégal, deux masques et plusieurs ivoires sculptés. Daniel Barretto (2016 : 85) indique pour sa part que, en 1964, la collection africaine du musée comptait 111 pièces, dont quatre offertes par le gouvernement sénégalais. Ana Teles da Silva (2025 : 39) reprend cette information en affirmant que quatre ivoires auraient été offerts directement par le président Senghor. Le récit de la “donation de Senghor” est repris par d’autres chercheurs (Batista, 2018 ; Moisés, 2023 ; Gomes da Silva, 2024) sans qu’aucune source primaire ne soit indiquée.

Les bulletins du MNBA de juillet et août 1964 mentionnent, quant à eux, tantôt l’accroissement de la collection par des pagnes et des défenses d’ivoire, tantôt des acquisitions rendues possibles par une allocation budgétaire spécifique, évoquant même cinq défenses sculptées. Cette discordance documentaire met en évidence la manière dont les récits sur « la donation de Senghor » se construisent a posteriori, par agrégation d’informations répétées en boucle, sans qu’aucune preuve matérielle ou archivistique ne vienne à ce jour les étayer.

L’historien dans le labyrinthe de la provenance

La provenance des quatre défenses d’éléphant sculptées demeure d’autant plus complexe que les archives disponibles sont lacunaires. Le registre d’inventaire du MNBA pour l’année 1964 a été rédigé a posteriori, vraisemblablement à la fin des années 1970, lors d’un inventaire général conduit sous la direction d’Edson Motta à la tête du musée entre 1976 et 1981 (Teles da Silva, 2025 : 41). 

Dans le livre de registre des œuvres entrées dans les collections (1978, vol. 6), une mention manuscrite attribue les quatre défenses à une aire culturelle désignée comme « Bénin », sans autre précision. Aucun élément ne permet d’étayer cette attribution ni de la relier à une donation du gouvernement sénégalais. Attentive aux silences institutionnels, aux reconstructions a posteriori et aux pratiques muséales elles-mêmes notre approche et l’analyse comparative permettent de recadrer les objets dans un monde de production connu depuis longtemps comme la Côte de Loango (Martin, 1972 ; Bridges, 2009 ; Janzen, 2012).

Ces objets proviennent d’un réseau commercial d’art africain de la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, quand nombreux sont les ivoires figuratifs qui circulent comme marchandises dans un circuit commercial euro-africain. Comme le rappelle Souleymane Bachir Diagne (2025), « il ne faut pas tomber dans l’idée simpliste selon laquelle si un objet se retrouve aujourd’hui dans un musée en Occident, c’est qu’il a été arraché par des moyens violents et illégaux. » 

En l’absence de sources matérielles permettant de retracer précisément la trajectoire antérieure des ivoires avant leur entrée au MNBA, l’analyse comparative constitue un outil heuristique central. Les différences stylistiques observées indiquent que les quatre ivoires n’ont pas été sculptés par un même artisan et renvoient davantage à la Côte de Loango qu’à l’ancien royaume du Bénin.[3] L’ivoire n° MNBA 9373 présente notamment de fortes similitudes avec une défense figurative acquise par le National Museum of African Art (Washington D.C.) en 1996 et analysée par Andreas Nicolls lors de l’exposition A Spiral of History (1998).

Scènes et motifs d’une tradition figurative

Détail de la défense d’éléphant sculptée. N. 9366 MNBA.

Les défenses figuratives de la collection africaine du MNBA présentent des convergences, tant dans les scènes représentées que dans les motifs iconographiques, avec d’autres ivoires conservés dans des collections muséales internationales. La scène de sacrifice figurant sur l’objet n° MNBA 9373 trouve ainsi un parallèle direct avec celle de l’ivoire conservé à Washington. De même, le motif du serpent dévorant sa proie, présent sur l’objet n° MNBA 9366, rappelle celui de la salière luso-africaine du musée Saint-Remi (inv. 978.3251) en France.

Ces correspondances attestent de la transmission intergénérationnelle de répertoires formels au sein de traditions sculpturales africaines et soulignent le caractère fondamentalement relationnel et métis de ces objets. Loin d’être des artefacts figés dans une identité culturelle univoque, ces ivoires témoignent de zones de contact, des emprunts culturels et de négociations formelles entre mondes africains et extra-africains.

Objets métis et nomades dans un cadre postcolonial

La politique culturelle mise en œuvre par Léopold Sédar Senghor, fondée sur les principes de la Négritude, confère à l’État sénégalais un rôle central dans la promotion des arts africains (Diagne, 2019). L’exposition de l’IFAN de Dakar au MNBA de Rio s’inscrit pleinement dans cette stratégie de diplomatie muséale. Toutefois, si l’hypothèse d’une inscription des quatre défenses d’éléphant dans ce dispositif demeure plausible, celle d’une confusion liée à la concomitance entre l’achat par le MNBA d’une collection africaine en début d’année 1964 et l’exposition de l’IFAN de Dakar de septembre à octobre de la même année apparaît plus vraisemblable.

Malgré les doutes sur leur provenance, ces ivoires doivent être appréhendés comme des objets métis et nomades. Par ailleurs, leur milieu de production constituait depuis longtemps une plaque tournante du commerce de l’ivoire, et les artistes locaux empruntaient de nombreux motifs venus d’ailleurs. Dans ce contexte de métissage, cet art figuratif en ivoire attirait une clientèle variée et hétérogène. Après un parcours encore largement méconnu depuis leur monde de production jusqu’au monde muséal, les quatre défenses d’éléphant sculptées de la collection du MNBA ont circulé dans plusieurs expositions itinérantes à Recife (1984), Belo Horizonte (1988) et São Paulo (2011). À ce nomadisme physique s’ajoute aujourd’hui un nomadisme médiatique et numérique, à travers leur reproduction dans des catalogues, des supports de médiation et la numérisation de la collection africaine du MNBA. Cette remédiation contemporaine constitue une nouvelle étape de la biographie des objets, susceptible de reconfigurer les régimes d’accès, d’autorité et d’interprétation qui les entourent.

Sílvio Marcus de Souza Correa

Sílvio Marcus de Souza Correa est professeur titulaire à l’Université fédérale de Santa Catarina (UFSC) au Brésil. Chercheur invité à l’Institut des études avancées de Paris (2013-2014), au CESSMA/Université Paris-Cité (2018) et à l’INHA (2025). Ses travaux les plus récents constituent des nouveaux jalons sur l’histoire des expositions et des collections d’art africain au Brésil. 


[1] Primeira visita de Chefe de Estado africano ao Papa. O São Paulo, 01.07.1962, p. 5.

[2] Concílio e guerras. Jornal do Brasil, Rio de Janeiro, 12.09.1962, p. 7.

[3] Si dans le premier catalogue de l’art africain du MNBA, Mariza Guimarães (1983 : 25) affirma que les quatre défenses d’éléphant sculptées venaient du Benin, dans le dernier catalogue (MNBA, 2025 : 201-204), les mêmes objets sont identifiés comme originaire de « l’ancien Royaume du Benin ».


Bibliographie

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Audrey BECKER, La girafe et la clepsydre Offrir des cadeaux diplomatiques dans l’Antiquité tardive. Monde(s) 5(1), 2014, 27-42. https://doi.org/10.3917/mond.141.0027.

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